Une larme pour Kyoto

Mais l'ampleur encyclopédique et la radicalité abyssale de ces problèmes inhibent et découragent, et ainsi la conscience même de leur importance contribue à nous en détourner.

— Edgar Morin, La Nature de la Nature

Depuis son entrée en vigueur, le protocole de Kyoto a du plomb dans l'aile. Les États-Unis lui ont fait la sourde oreille. La Chine est devenue le plus important pollueur mondial. Et aujourd'hui, avec une crise économique qui s'embrase, d'aucuns le considèrent déjà comme cliniquement mort. Or, la question n'est peut-être plus tant de déterminer si le protocole de Kyoto aura été un échec ou un succès, que de savoir s'il saura renaître de ses cendres à Copenhague, au mois de décembre prochain, alors que l'on finalisera l'accord devant lui succéder dès 2012.

Malheureusement, l'insuccès de la conférence de Poznan, tenue au mois de décembre dernier, laisse entrevoir un avenir bien sombre. Alors qu'un engagement ferme des pays industrialisés en faveur de normes contraignantes au chapitre des émissions de gaz à effet de serre (GES) était souhaité, ces derniers ont préféré invoquer des circonstances spéciales afin de diluer au maximum toute mesure pouvant se montrer trop rigide. Par le fait même, le règlement de cet enjeu névralgique des négociations se trouve, une fois de plus, reporté à plus tard. Cette attitude cachait d'ailleurs très mal l'absence d'idées claires et de détermination réelle de la part des pays de l'Annexe 1. Les propositions de février et le document de négociation qui en découlera d'ici juin indiqueront si cette attitude est en voie de changer.

En revanche, les clés du problème ne sont plus uniquement du côté des pays industrialisés, mais également du côté des pays émergents parmi lesquels on compte la Chine et l'Inde. En effet, bien que le protocole de Kyoto ne prévoyait pas de cibles de réduction fermes pour les pays en voie de développement, le prochain accord devra obligatoirement inclure ces derniers. Or, cela ne se fera pas sans heurts comme l'ont laissé transparaître les importantes différences de vues entre les pays du Nord et les pays du Sud lors de la conférence de Poznan. « Les pays en développement expriment une sorte de frustration face aux ambitions des pays industrialisés qu'ils jugent encore très faibles. Ils auraient souhaité que les nations riches montrent la voie » résume Yvo de Boer, secrétaire exécutif de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Pour plusieurs, le résultat de l'élection américaine laisse entrevoir des jours meilleurs. Ambitieux, Barack Obama a promis durant la campagne électorale la création d'une bourse du carbone en plus de fixer un objectif de réduction des GES de 80 % d'ici 2050 par rapport au niveau de 1990. Un changement d'attitude du voisin américain pourrait effectivement faire tache d'huile et entraîner dans son sillage des pays qui se montraient toujours réfractaires aux accords fixant des objectifs absolus de réduction des GES. À ce chapitre, on pense immédiatement au Canada dont les politiques sont depuis quelques années calquées sur celles de Washington, mais on pourrait également mentionner l'Italie, l'Espagne ou la Pologne qui se révèlent être les canards boiteux de l'Union européenne à ce chapitre. Néanmoins, il serait naïf de trop en espérer de la part d'un président dont le pays fait face à un déficit de 1200 milliards (8,3% du PIB américain) et qui risque fortement de voir d'un mauvais œil l'impact que pourrait avoir la mise en place de mesures environnementales de grande envergure sur l'économie. De plus, qui se souvient encore de ce jeune sénateur de l'Illinois désapprouvant de son vote, en mai 1998, le protocole de Kyoto[1].

L'avenir du protocole de Kyoto se jouera donc sur fond de crise économique et dépendra d'une délicate alchimie entre l'arrivée en poste d'un nouveau président américain, certes prometteur mais dont les états de services ne sont pas sans taches, et l'inclusion des pays en voie de développement chez qui la grogne se fait de plus en plus sentir.

Rappelons que le protocole de Kyoto, adopté en 1997 et entré en vigueur en 2005, prévoyait une réduction moyenne des émissions de GES de 5,2 % pour les 40 pays les plus industrialisés d'ici 2012 par rapport à leur niveau de 1990. Un objectif qui n'aura été atteint que par une minorité d'entre eux, dont plusieurs par défaut. À titre indicatif, les émissions de GES du Canada ont connu une croissance de 25,3 % depuis 1990.

  1. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'industrie du charbon, très présente en Illinois, a versé à Barack Obama plus d'un demi-million de dollars au courant des dernières années. Il n'est donc pas surprenant de trouver dans son programme énergétique plusieurs mesures favorables à l'industrie du charbon, notamment aux très polluantes technologies de charbon liquéfié.