Crise environnementale et changements climatiques: l'humanité manque-t-elle à l'éthique de la responsabilité ?

Réponse au concours philosopher 2008

L'observation incomplète et personnelle d'une situation, si elle reste aussi honnête que possible, peut être objective, à condition de ne pas prétendre qu'elle soit autre chose que personnelle et incomplète.

— Pierre Bourgault, Écrits polémiques

(…) nous ne savons presque rien, mais (…) c'est merveille d'en savoir tant, et plus encore d'acquérir un si grand pouvoir avec un si maigre savoir.

— Bertrand Russel, ABC de la relativité

Les observations sont connues depuis plusieurs années déjà. Scientifiques et chercheurs de tous horizons les ont vérifiées, discutées, révisées à nouveau et étayées davantage afin d'en arriver au constat sans équivoque dont nous connaissons tous la teneur : les actions humaines sont à l'origine d'une dégradation rapide et inédite de la biosphère et des équilibres naturels. Détérioration sans précédent non seulement car rapide et inédite, mais également car possiblement irrémédiable. L'humanité n'a en effet jamais fréquenté aussi intimement le « rivage de l'irréversible », selon les mots de Jean-Marie Pelt. Quiconque cherche à s'en convaincre n'aura qu'à revisiter les grandes problématiques environnementales liées à l'activité humaine ayant jalonné la dernière décennie : accélération du réchauffement climatique, fonte de la banquise, désertification endémique, déforestation persistante, déversements pétroliers, et cætera. Cette situation neuve et incomparable exige donc impérativement un sérieux examen de conscience qui soulève, évidemment, nombre de questions. Ainsi, dès lors que l'homme détient les moyens d'influer sur la nature, d'une manière profonde et indélébile, et qu'il en use sans davantage de soins, manque-t-il nécessairement à l'éthique de la responsabilité ?

L'éthique de la responsabilité : un devoir face à l'avenir

« La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d'être des hommes[1]. » Cette inquiétude, du biologiste Jean Rostand, résume très bien l'idée à partir de laquelle le philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) débute sa réflexion dans Le principe responsabilité, ouvrage notoire paru en 1979. Effectivement, selon l'hypothèse initiale de Jonas, de la technologie moderne découlerait une « transformation de l'essence de l'agir humain[2] » qui lui permettrait, pour la première fois, de compromettre sa propre survie par ses actions dont la puissance et, corollairement, les conséquences vont en croissant. Par ailleurs, cette abrupte évolution des capacités techniques de l'homme n'aurait pas été suivie par celle, beaucoup plus lente, de ses références morales, créant subséquemment un déphasage entre éthique et technique. Les dérives environnementales contemporaines émaneraient de ce déphasage.

En outre, justement afin de combler ce retard, apparaît la nécessité de définir une nouvelle éthique permettant de «préserver pour l'homme l'intégrité de son monde et de son essence contre les abus de son pouvoir[3].» Celle-ci, telle qu'établie par Jonas, trouve ses bases dans un concept de responsabilité renouvelé qui ne s'appuie plus sur les actions antérieures, le calcul ex post facto, mais davantage sur ce qui est à accomplir. Autrement dit, la responsabilité n'est plus seulement une conséquence de l'acte, mais se situe avant celui-ci selon que « mon contrôle sur cela inclut en même temps mon obligation pour cela[4] », et ce, à l'échelle d'un futur indéfini. Fondée sur le pouvoir, non réciproque, la responsabilité prospective, nommée ainsi par Jonas, constitue la pierre d'assise de l'éthique de la responsabilité.

En vue de réunir ce nouveau type d'agir et cette responsabilité prospective, inspiré par Kant, un impératif catégorique est alors reformulé par Jonas[5] : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre[6]. » L'horizon temporel, implicite dans l'éthique kantienne, se trouve alors explicitement inclus dans le calcul moral.

Du reste, appliqué à la problématique environnementale, cet impératif nous amène à formuler le raisonnement suivant : parce que nous, les hommes, détenons le pouvoir de malmener la nature au point de mettre en péril la perpétuation « d'une vie authentiquement humaine sur terre[7] », nous récoltons, de fait, l'obligation de protéger la viabilité future d'une telle vie. La conservation de la nature correspond donc à un devoir moral « de l'homme en tant qu'il dépend de l'état de la nature[8] ».

Humain, trop humain

Cela étant dit, l'éthique de la responsabilité montre néanmoins quelques faiblesses et limites à la fois conceptuelles et pratiques.

Par exemple, à l'aune d'un avenir illimité, comment conclure qu'une action met ou non la survie de l'humanité en les mains de la tarasque ? Jonas apporte en réponse à cette question un concept des plus inusité : l'heuristique de la peur. Puisque nous ne savons, objectivement, de quels dommages les technologies actuelles menacent l'humanité à venir et que notre imagination, alliée à notre savoir, est incompétente en la matière, nous détenons le devoir moral de susciter la peur afin de nous prémunir face à cet horizon opaque. La peur, rationalisée et élevée au rang de devoir moral d'une manière homologue au respect chez Kant, devient alors instructive et nous amène à appliquer une forme de principe de précaution selon lequel « il faut davantage prêter l'oreille à la prophétie de malheur qu'à la prophétie de bonheur[9]. »

Toutefois, force est d'avouer que cet artifice théorique, certes fort ingénieux, n'est pas d'une efficacité manifeste lorsque vient le temps de considérer nos actions de tous les jours au regard des générations futures. En effet, et l'éthique de Hume se heurtait au même problème, le sentiment s'affaiblit avec l'éloignement physique, et plus encore, psychologique. En d'autres termes, comment avoir peur de l'inconnu ?

De plus, Jonas semble tenir pour acquis que son impératif catégorique trouvera un écho parfaitement rationnel et cohérent, un peu comme si la problématique environnementale émanait simplement d'un manque de fondations philosophiques. Or, compter sur l'application rationnelle d'une telle éthique équivaut à tenir l'homme pour totalement rationnel et organisé. Partant, on retrouve dans l'éthique de la responsabilité certaines similitudes avec les limites et réductions de sens auxquelles se heurtait l'éthique kantienne. Limites dont fait d'ailleurs grand étalage Jean-Pierre Dupuy dans sa Petite métaphysique des tsunamis. Entre autres, il y illustre clairement qu'il ne suffit pas de savoir quelque chose pour nécessairement y croire, et donc, agir en conséquence. En ce sens, un vieil adage allemand est particulièrement révélateur : « Les choses dont l'existence paraît moralement impossible ne peuvent exister[10]. » Par exemple, notre mort est absolument certaine et pourtant nous ne pouvons nous imaginer un instant que celle-ci soit prochaine; nous ne voulons y croire. Pourquoi en irait-il autrement lorsque l'on aborde la question de l'extinction probable de l'humanité ?

Voilà donc un aperçu des fers auxquels nous nous heurtons lorsque vient le temps d'appliquer, individuellement et sur une base volontariste, l'impératif catégorique de Jonas dans nos actions quotidiennes. Nous voici également confrontés à la situation qui prévaut actuellement. Ainsi, bien que nous soyons tous relativement conscients du point noir environnemental et des risques qu'il fait porter sur les générations futures, voire même sur la notre, nous faillons à infléchir le cours des choses. Les chiffres sont d'ailleurs éloquents. Par exemple, au Québec, alors que les Québécois se disent très sensibles à la question environnementale, de 1994 à 2004, la production de déchets a connu une croissance de 62 %[11]. De même, toujours au Québec, entre 1990 – année de référence du protocole de Kyoto – et 2003, les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport ont grimpé de 20 %, et ce, considérant que 40 % de cette croissance est uniquement attribuable aux déplacements personnels[12].

Conséquemment, il appert évident que la somme de nos actions individuelles, malgré une certaine conscientisation, contrevient à l'impératif catégorique édicté par l'éthique de la responsabilité. Dès lors, une question nouvelle se pose : comment révéler cette responsabilité, cette prise de conscience individuelle, afin de l'intégrer dans nos habitudes de vie, choix et décisions ?

Révéler une responsabilité envers l'avenir

Nous venons de l'éprouver, la pensée sans son corollaire, l'action concertée, demeure inachevée et incomplète. L'incarnation est condition de réussite. Ayant ce dessein à l'esprit, certains philosophes réclament l'émergence d'une conscience de la finitude non plus simplement humaine, telle que définie par Sartre ou Kierkegaard, mais également matérielle. Certes, la piste peut sembler d'intérêt d'un point de vue analytique et théorique. Inclure plus fréquemment cette donnée – pourtant si évidente – dans nos actions et décisions représenterait sans doute un progrès significatif lors de l'application du principe de responsabilité en vue de préserver la viabilité de notre environnement. Toutefois, la manœuvre équivaut sensiblement à remplacer un concept par un autre alors que la planète se meurt depuis trop longtemps déjà de concepts sibyllins et désincarnés.

Regardons plutôt comment, avec les outils dont nous disposons actuellement, le principe de responsabilité pourrait, même partiellement, se révéler inconditionnellement à l'entendement de tous. Pour ce faire, il importe de choisir le meilleur véhicule en vue d'infléchir les choix individuels dont l'empreinte est, nous l'avons constaté, marquante lorsqu'il est question de la problématique environnementale. Or, quel est le déterminant universel dans un système libéral si ce n'est la vérité des prix ? En effet, nous basons le plus souvent, voire exclusivement parfois, nos choix au regard des coûts et bénéfices qu'ils représentent. Ce faisant, internaliser les impacts environnementaux, actuellement majoritairement considérés comme des externalités, dans les coûts de production de quelque denrée que ce soit permettrait de traduire tangiblement cette responsabilité éthique au quotidien autant du côté de l'entreprise que du consommateur.

Le « PIB vert », proposé par les chercheurs de l'ONU et de la Society for Environmental Economics and Policy Studies, entre autres, offre d'ailleurs un excellent exemple d'application d'un tel raisonnement. Ainsi, plutôt que de simplement comptabiliser la création de richesse à la manière du PIB classique, ce dernier mesurerait l'activité économique, mais en lui retranchant le coût de ses impacts environnementaux.

Néanmoins, afin que ceux-ci aient un coût, encore faut-il accorder une valeur à notre environnement. Suivant en cela Jonas, force est d'admettre que seule une décision collective, donc politique, peut être source de solution. Car individuellement, la responsabilité éthique, même largement partagée dans la société, si elle n'est pas saisie collectivement, conduit à une impasse. Malheureusement, aucun parti politique ne prendra le risque d'appliquer une réglementation environnementale d'envergure tant et aussi longtemps que l'opinion publique n'y sera véritablement consentante : les conséquences politiques seraient trop sévères. Voilà sans doute le constat qui faisait dire à Al Gore, en 2000, que « le minimum (…) scientifiquement nécessaire pour combattre le réchauffement de la planète dépasse largement le maximum politiquement faisable pour ne pas perdre les prochaines élections[13]. » La sensibilisation et l'éducation citoyenne semblent donc représenter, plus que jamais, une nécessité. En outre, une telle approche, prémisse à l'émergence de politiques adaptées aux défis du XXIe siècle, exige temps et patience.

Par contre, le temps est un luxe dont nous avons sans doute déjà trop usé. Partant, certains diront assurément que l'on ne fait que remplacer un concept abstrait par une démarche imparfaite ou insuffisante. D'autres, pessimistes, dont Jonas lui-même, prônant la fin qui justifie les moyens, iront même jusqu'à remettre en cause les bases de la démocratie. Mais peu importe, car au-delà de la rhétorique, face à nos insuccès devant le péril vert, deux options s'offrent toujours à nous : la résignation ou l'action. Dès lors, quelle que soit la voie empruntée, ayons au moins le courage d'agir avant que l'envol du dernier oiseau ne scelle définitivement le sort de l'humanité.

Mathieu Turcotte, hiver 2008

  1. J. ROSTAND, Pensées d'un biologiste, Paris, J'ai lu, p. 97.
  2. H. JONAS, Le principe de responsabilité, Paris, Flammarion, 1998, p. 21.
  3. Ibid., p. 18.
  4. Ibid., p. 184.
  5. En fait, Jonas énonce quatre formulations de cet impératif catégorique. Par souci de concision, nous prenons le parti de la simplicité en n'en présentant qu'une.
  6. Ibid., p. 40.
  7. Ibid., p. 40.
  8. Ibid., p. 32.
  9. Ibid., p. 73.
  10. J.-P. DUPUY, Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Seuil, 2005, p. 12.
  11. F. CARDINAL, Le mythe du Québec vert, Montréal, Éditions voix parallèles, 2007, p. 33.
  12. Ibid., p. 61.
  13. H. REEVES, Mal de Terre, Paris, Éditions du Seuil, collection « Points Sciences », 2005, p. 103.