Le mirage vert des food miles

Le terme food miles est apparu en 1991 dans un documentaire de la télévision britannique. L'expression inventée pour l'occasion par un professeur de la London's City University, Tim Lang, et deux de ses collègues décrivait la distance que parcouraient les aliments du champ à l'assiette du consommateur. Depuis, les groupes environnementaux et, plus récemment, les agriculteurs se sont emparés du terme comme étalon de mesure de l'impact environnemental qu'a telle ou telle denrée alimentaire. Le raisonnement est le suivant : un aliment produit localement est meilleur pour l'environnement puisqu'il ne voyage pas des milliers de kilomètres, et émet donc moins de gaz à effet de serre (GES), avant d'atteindre le consommateur final. Voilà d'ailleurs l'argument massue mis de l'avant, en cette ère de bouleversements climatiques, par les environnementalistes pour inciter les consommateurs à acheter des produits locaux. Toutefois, la réalité est plus complexe que ne le laisse entendre une telle réflexion.

Le Royaume-Uni, d'où l'idée des food miles tire son origine, illustre très bien la situation. En 2005, son Department for Environment, Food and Rural Affairs publiait une importante analyse, qui demeure jusqu'à maintenant la plus exhaustive produite sur le sujet, du concept de food miles. Les résultats qui en ressortirent sont des plus surprenants : 82% des 30 milliards de food miles associés au Royaume-Uni sont produits au Royaume-Uni. En fait, 48% sont attribuables aux déplacements de particuliers du domicile à l'épicerie et moins de 1% aux transports aérien et maritime, donc aux importations et exportations.

Une fois ces chiffres transposés en émissions de GES, on constate que 52% de celles-ci sont attribuables au transport terrestre de marchandises à l'intérieur du Royaume-Uni. D'une manière plus générale, les food miles ne comptent que pour 1,8% de toutes les émissions de GES du Royaume-Uni.

Se dégagent de ces données deux constats fondamentaux. Premièrement, la majeure partie des food miles n'est pas générée par le commerce international, contrairement à ce que les groupes environnementaux laissent entendre, mais bien par les déplacements des consommateurs. Deuxièmement, toujours à l'encontre des idées reçues, le transport international n'a pas une importance prépondérante dans les émissions de GES attribuables aux food miles.

Toutefois, il y a d'autres réalités que ces données ne mettent pas en exergue.

Par exemple, le transport des aliments ne compte, en moyenne, que pour 10% des émissions de GES reliées à la chaîne de production de la nourriture. Il ne s'agit donc pas du premier élément à considérer afin d'effectuer un choix « vert » à l'épicerie.

En pratique, les méthodes et conditions de production sont les véritables déterminants de l'impact environnemental. Par exemple, du champ au consommateur britannique, une tomate de serre produite au Royaume-Uni aura émis 2394 kg de CO2 par tonne alors que celle importée d'Espagne n'en aura émis que 630 kg par tonne, soit quatre fois moins, et ce, malgré le transport. L'explication : la tomate britannique aura poussé dans une serre chauffée alors que la tomate espagnole n'en a pas besoin. Le même principe est applicable pour les productions saisonnières. Ainsi, les stocks de pommes du Royaume-Uni devant être réfrigérés durant la saison morte, les pommes produites en Nouvelle-Zélande – dont la saison de production coïncide précisément avec la saison morte britannique – se révèlent être un choix plus écologique pour les consommateurs britanniques malgré les importantes distances qu'elles doivent franchir avant d'atteindre leur assiette.

Par ailleurs, cette approche n'est pas sans effets pervers. En vérité, une attention exagérée accordée à la distance que parcourent les aliments peut facilement se traduire en arguments protectionnistes des pays riches à l'encontre des pays émergents qui comptent sur l'exportation de produits alimentaires pour se développer. Voilà qui explique l'intérêt récent de certains lobbys de producteurs agricoles de pays riches, tel l'Union des producteurs agricoles du Québec, à l'égard de cet argumentaire à saveur écologique qui favorise l'achat local. Or, avec une population mondiale qui n'a de cesse de croître, le commerce international est essentiel afin de s'assurer que les aliments sont produits de la manière la plus efficace possible, donc aux endroits présentant les meilleurs avantages comparatifs pour un type de production donné.

Comme tous les concepts novateurs, celui des food miles doit encore faire ses preuves. En fait, si l'achat local peut parfois représenter un choix écologique, la corrélation entre l'impact environnemental qu'a une production alimentaire et la distance qu'elle parcourt avant d'atteindre le consommateur final ne résiste pas toujours à l'analyse des faits.


DESROCHERS, Pierre, Hiroko SHIMIZU, « Yes, we have no bananas: A Critique of the “Food Miles” Perspective », The Mercatus Center Policy Primer, Nº 8 (octobre 2008).

Le document est disponible au format PDF à l'adresse : http://tinyurl.com/9ro37a

Les données de cet article en sont tirées.